Devenir de Tilios dans l'ANTL

Cher·es membres, cher·es futur·e·s administrateur·ice·s de l’Association Nationale des Tiers-Lieux,

En ce jour d’AGE de l’ANTL devant consacrer un nouveau CA, il apparaît opportun de partager le bilan (réflexif) des Tiers-Lieux Libre et Open Source (TILIOS) reconnus pour leur investissement en faveur du partage des savoirs, par et pour le plus grand nombre de praticien·ne·s des tiers-lieux (cf. movilab).

Pour aller à l’essentiel : nous nous sommes impliqué·e·s dans le CA de l’association de préfiguration de l’ANTL (via Simon Sarazin, contributeur de longue date du mouvement des TILIOS) et dans le GT Communs (en tant que communauté de pratiques) pour faire valoir l’importance d’activer des politiques des communs pour consolider ce qui s’expérimente - depuis plus de 10 ans en tiers-lieux, tous les jours, partout en France - dans une logique d’intérêt général. Après 3 ans d’implication, nous faisons le constat que la plupart des arbitrages (financiers, opérationnels, etc.) n’ont pas permis d’avancées probantes et que nous en sommes encore à l’époque des promesses. À ce titre, cela ne nous incite pas à poursuivre à ce stade notre implication dans l’ANTL et dans France Tiers Lieux.

Fort d’un vécu (très) concret de l’ANTL, nous nous permettons d’énoncer 2 hypothèses explicatives

  1. Les décideurs publics n’ont pas encore compris les difficultés que vivent les praticien·ne·s des tiers-lieux et qui sont liées à l’économie (numérique, matérielle) propriétaire, à la spéculation immobilière et à la promotion politicienne. Dans une démarche de coopération territoriale (pas forcément à finalité lucrative), les praticien·ne·s des tiers-lieux sont aujourd’hui confronté·e·s à des logiques économiques prédatrices qui ponctionnent une grosse partie de la richesse.

  2. Les agents de l’État ne sont pas encore familiers des approches par les communs pour répondre à ces difficultés. Une tentative d’acculturation a été initiée, en parlant d’infrastructure (cf. les foncières solidaires pour favoriser la propriété collective des lieux, les plateformes coopératives pour opérer des services de proximité, les logiciels libres pour supporter des activités de gestion, le matériel libre pour permettre de la fabrication distribuée réparable…) ; cela demeure un chantier de longue haleine qui demande énormément de volonté politique.

À cela s’ajoute une 3ème raison : la prédominance de l’économie libérale en tant qu’idéologie, celle-là même qui favorise la prospérité commerciale d’opérateurs de lieux et de services propriétaires. Cette idéologie - discriminatoire - freine (et peut-être plus…) l’avènement de tiers-lieux tels que nous les expérimentons depuis plus de 10 ans, à savoir des lieux de sociabilité permettant l’agir en commun.

Cette situation nous alerte car elle nous rappelle les débuts de l’essor de l’industrie de la bureautique dans les années 70-80 - qui a engendré la domination de Microsoft - ou plus récemment de l’industrie des plateformes numériques, consacrant la domination de Google, Facebook, Amazon ou encore Uber.

Sur cette base, nous nous essayons à formuler 3 pistes de recommandation(s) pour les temps à venir :

  1. Se prémunir du lobbying : l’actualité immédiate Uber files nous fait dire que les futur·e·s élu·e·s de l’ANTL amené·e·s à siéger dans le GIP France Tiers Lieux vont devoir être TRÈS vigilants face au (risque de) lobbying de sociétés qui opèrent des services menaçant l’économie sociale et solidaire qui se développe en tiers-lieux. L’exemple du développement ultra rapide de la startup Cyclofix - “Uber de la réparation vélo” où seuls les micro-entrepreneurs ont accès à la plateforme - qui met à mal l’essor des ateliers collectifs de réparation vélo est très significatif et doit sincèrement nous préoccuper. Cet exemple est valable pour de nombreux services ou activités hébergé(e)s en tiers-lieux tels que le coworking, l’hébergement, l’achat-revente ou le partage d’objets. À ce sujet, La Compagnie des Tiers Lieux pourra inspirer l’ANTL : celle-ci n’a laissé que 5% de votes au collège des opérateurs (contre 15% à l’ANTL) et n’a pas fait adhérer des opérateurs de plateformes capables de lever des millions d’euros de capital privé.

  2. Travailler la représentativité au-delà du seul enjeu de nommer des représentants. Nous regrettons la transformation rapide de l’ANTL (depuis la mise en route du GIP début 2022) en structure associative qui se retrouve à revendiquer la « représentativité de la diversité des tiers-lieux »… sans avoir eu le temps nécessaire de travailler finement les modalités d’inclusion et sans avoir limité le périmètre d’action de l’ANTL. À ce sujet, nous souhaitons que les actions de l’ANTL contribuent à faire vivre des espaces de coopération ouverts, où se définit de l’action publique conçue par et pour les tiers-lieux, indépendamment de leur présence en tant que membres de cette association ou membres du CA. C’était le projet de départ avec le Conseil National des Tiers Lieux… oublié en chemin, alors même qu’il était critique.

  3. Porter enfin une politique des communs et prendre le temps de construire les dispositifs de financement avec tous les tiers-lieux et les réseaux de pratiques historiques. Durant 3 ans, les conditions n’ont jamais été remplies pour passer aux actes. Au contraire, les financements déployés par l’Etat et promus par “France Tiers Lieux” auront été des programmes ex nihilo, instaurant des « labels » (certains lieux labellisés n’ayant rien à voir avec les tiers-lieux), souvent dans une urgence liée aux agendas politiques, qui plus est sans concertation large et sans travailler les conditions de viabilité à moyen terme des collectifs. Ils n’ont pas non plus su soutenir la grande majorité des tiers-lieux qui sont de petite taille ou de taille modeste.

Enfin, nous alertons sur le fait que les financements des 3 dernières années n’ont pas été pensés pour générer de l’autonomie. Au contraire, ils ont engendré une mise sous pression des collectifs entrainés à chercher coûte que coûte (via de nouveaux appels !) constamment de l’argent public pour subsister. Cela génère de la dépendance , des situations de clientélisme et cela participe d’une mise en marché de la sociabilité qui profite aux poignée d’acteurs qui ont pour seule volonté l’hégémonie.

Bilan de l’action des TILIOS (2019-2022)

  • Notre réflexe a été de pousser les collectifs à investir dans des démarches de mutualisation. Nous avons ainsi pu initier un mécanisme d’appel à communs (dans l’esprit de ce celui mis en place par l’ADEME). Il a permis de financer des petits développements au bénéfice du logiciel libre Dokos ou du wiki Movilab. Cette démarche se destine à se stabiliser avec le programme “les communs des tiers-lieux” (activé par la Cie des Tiers Lieux, avec un coup de pouce de l’ANTL et de l’ANCT)
  • Nous avons mis des efforts dans la relance de Movilab (qui compte environ 10 000 pages) comme espace de documentation pour les tiers-lieux dans leur diversité, collectivement améliorable. Via un tout petit coup de pouce de France Tiers Lieux, et qui ne donnera pas pour autant lieu à une pratique systématique de la documentation (par exemple, l’intégralité de ce qui a été mis en cogitation en Groupes de Travail pouvait être documenté sur Movilab…).
  • Nous avons mis en place un forum et un chat pour favoriser les rencontres, discussions et la solidarité. A noter : le nom de domaine tiers-lieux.org est protégé par l’association LSC-L1.
  • Nous avons poussé l’usage du logiciel libre Communecter pour réaliser des cartographies, et générer un observatoire dynamique de tiers-lieux pouvant être adapté aux envies et besoins.

Suite de l’action des TILIOS (2022-2025)

Nous allons :

  • Continuer à prendre soin du wiki Movilab, notamment en nous appuyant sur les réseaux régionaux, avec l’organisation de temps de pratique collective (esprit de compagnonnage)
  • Continuer à soutenir “les Communs des tiers-lieux", en encourageant la pratique des co-investissements et de la co-rémunération, au bénéfice de la solidarité entre collectifs & territoires
  • Renforcer l’accueil de communautés contributives dans le plus grand nombre de tiers-lieux ;
  • Continuer le rapprochement opérationnel entre les tiers-lieux et les plateformes coopératives
  • Nous impliquer dans des espaces de coopération ouverts non réservés membres de l’ANTL.

La route est longue, mais la voie est libre !

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